Peut-on encore croire Freud?

Lorette Coen | Le Temps | 24-09-2005

A peine paru, «Le Livre noir de la psychanalyse» est déjà un succès de librairie en Suisse romande. Quarante praticiens et chercheurs s’y livrent à une attaque en règle de la psychanalyse et de son fondateur.

Sigmund Freud, ce vieux monsieur barbu né au XIXe siècle et dont la mort remonte à voici 66 ans, énerve comme au premier jour. Provoque des réactions aussi viscérales et passionnelles que de son temps. On se l’approprie, on le rejette, on le découpe en rondelles. Ce n’est plus le père qu’on assassine mais un arrière-grand-père très très coriace. Quelle faute l’aïeul a-t-il commise? L’avalanche des plus récentes récriminations occupe 832 pages et mobilise une quarantaine d’auteurs dont quatre principaux: Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer, le premier philosophe et historien, les autres psychiatres et psychologues, personnalités connues et respectées. Leur pesant brûlot, Le Livre noir de la psychanalyse, sous-titré Vivre, penser et aller mieux sans Freud, édité par Les Arènes, vient de toucher avec succès sa cible, les tenants de la psychanalyse selon Freud, entrés en profond émoi, et surtout, les lecteurs.

 

Il représente en effet un coup de librairie réussi. Catherine Meyer, qui a dirigé l’édition, ne cache pas sa satisfaction: à la troisième réimpression en moins d’un mois, l’ouvrage a atteint un tirage total de 24 000 exemplaires. «Je me vanterais en disant que nous sommes le seul éditeur capable d’une telle publication; mais comme la plupart de nos collègues sont engagés avec des tenants de la psychanalyse, nos auteurs auraient difficilement trouvé où exprimer leur pensée ailleurs.» L’ambiance est donnée…

 

Bilan d’un siècle de freudisme, Le Livre noir… s’annonce comme une machine de guerre dirigée contre le camp retranché des praticiens de la psychanalyse, lesquels s’arrogent un monopole qu’il s’agit de leur arracher. L’un des principaux contributeurs, le Dr Jean Cottraux, psychiatre défenseur des thérapies comportementales et cognitives (TCC), convient volontiers de la violence du ton qui caractérise nombre de chapitres: «On a forcé un peu la note, et un débat a besoin d’être polémique.»

 

La première partie relève les contradictions, les silences, les manipulations de cas dont Freud se serait rendu coupable. Et la philosophe des sciences Isabelle Stengers de conclure à l’échec du projet thérapeutique déclaré du fondateur de la méthode: théorie et pratique ne convergent pas; la psychanalyse est impuissante à guérir. Or, le sachant, Freud en premier et les psychanalystes, Lacan en tête, auraient retourné cet aveu en titre de gloire. Escroquerie. Doublée d’un vif goût du lucre. La correspondance privée révélerait que le savant n’a pas été le bon docteur désintéressé que l’on a cru. Ce péché originel s’étendrait même à l’ensemble de la profession: «D’où vient que les psychanalystes sont si riches et influents?» «Pourquoi la psychanalyse a-t-elle toujours été pour l’essentiel une affaire de gens fortunés (et donc bien placés)?»

 

Son immense succès dans le monde occidental serait dû à sa méthode d’écoute plus humaine que les traitements psychiatriques d’autrefois. Il serait aussi l’effet de son efficacité institutionnelle. Et surtout, c’est l’opinion du philosophe Mikkel Borch-Jacobsen, de son caractère de «théorie vide»: l’analyste peut faire dire à l’inconscient ce qu’il veut. Le système freudien dispose d’une explication pour tout, propose une clef de décodage universelle. Un reconverti de la psychanalyse, le professeur de psychologie belge Jacques Van Rillaer se charge de la «déconstruction», remet en question la prétention à soigner l’âme en profondeur qui distinguerait la psychanalyse des thérapies concurrentes, dénonce le jargon «de cuisine» désormais utilisé consensuellement sitôt qu’il est question de conflits familiaux, scolaires, sociaux, et autres.

 

Autre converti, Jean Cottraux raconte la situation particulière de la France, avec la montée de l’influence lacanienne après mai 68, celle de Françoise Dolto, et comment s’est constitué le bastion tenu par la psychanalyse au détriment des «psychothérapies efficaces». A preuve, la toute récente affaire du rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Iserm) publié l’an passé, qui conclut à la faible efficacité des traitements psychanalytiques. L’establishment analytique s’indigne, dénonce des manipulations dues aux comportementalistes. Le rapport est retiré en février dernier sur décision du ministre de la Santé. Censure.

 

C’est dans ce climat agité, et peut-être en raison de cela même, que sort le pavé des Editions Les Arènes. De quoi remettre immédiatement le feu aux poudres. En témoigne la tempête qui fait suite au dossier publié par Le Nouvel Observateur, Faut-il en finir avec la psychanalyse?, qui ne cesse de faire rage depuis, à coup d’articles et par courrier des lecteurs et blogs interposés. Elisabeth Roudinesco, auteur d’une importante Histoire de la psychanalyse lance un contre-brûlot virulent sur Internet et, dans un entretien donné à L’Express, replace Le Livre noir… dans la mouvance des historiens américains dits «révisionnistes» qui, à partir des années 70, se sont attachés à prouver que Freud n’a été qu’un mystificateur et ont tenté, sans succès, d’en faire interdire l’enseignement, ainsi que la diffusion des œuvres.

 

Le caractère passionnel qui colore l’ensemble du débat français tous bords confondus ne trouve pas d’équivalent en Suisse. Ici le climat autour de Freud, de ses disciples, descendants et détracteurs, paraît nettement plus paisible. «Ça n’a pas beaucoup bougé chez vous, autour de ce livre», regrette l’éditrice, étonnée. N’empêche que Le Livre noir… se vend fort bien. Inhabituellement bien, constatent les libraires, eu égard à son caractère spécialisé. Les Suisses, qui, avec les Français et les Argentins, figurent parmi les gros consommateurs de psychothérapies diverses, semblent connaître un modus vivendi entre les principaux courants. Jean-Nicolas Despland, professeur à la Faculté de biologie et de médecine à Lausanne, signale, par exemple, que l’Institut universitaire de psychothérapie regroupe les tenants de la méthode psychanalytique (d’inspiration freudienne), des thérapies systémiques (une approche par la famille) et des thérapies cognitivo-comportementales (centrées sur le comportement qui fait problème sans en chercher la genèse) dans un climat de collaboration fructueuse. A Genève, de telles coexistences sont également avérées.

 

Seul Suisse à avoir contribué au Livre noir…, le Genevois Jean-Jacques Déglon, spécialiste du traitement des toxicomanies, s’était heurté, à ses débuts, dans les années 70, à des oppositions houleuses alors qu’il préconisait la substitution de la drogue par la méthadone. Acquis à titre personnel à la psychanalyse, il sait que, pour la majorité des toxicomanes, elle ne convient pas. «On admet aujourd’hui qu’un abordage exclusivement psychanalytique des dépendances est insuffisant, voire dangereux. Le meilleur traitement passe par une conjonction des approches sociale, médicale et psychothérapique, la méthode cognitivo-comportementale s’imposant comme de loin la plus efficace.»

 

Psychothérapeute cognitivo-comportementale et formatrice, Anne Bourquin regrette, elle, que ceux qui s’en prennent à Freud et à la psychanalyse cherchent leur légitimité dans l’efficacité plutôt que dans la pensée. «Ils ont besoin de se définir contre parce qu’ils ne sont pas émancipés. Ils pourraient tenir debout sans s’opposer mais ne le savent pas encore.» De s’être soumise à une psychanalyse l’a aidée à «ouvrir le champ de son regard». Elle constate que la méthode cognitivo-comportementale, adaptée à des troubles spécifiques, ne suffit pas lorsqu’il s’agit de troubles de la personnalité et, concernant les toxicomanies, considère que les prises en charge «multimodèles» sont les seules bonnes.

 

L’état des rapports de pouvoir explique pour une bonne part l’intensité des rivalités françaises. La Suisse romande a connu une autre évolution. «Sous l’effet d’une remise en question beaucoup plus ancienne, la ligne psychanalytique a cédé la position prépondérante qu’elle occupait dans les années 60. Aujourd’hui, les chaires de psychiatries ne sont plus tenues par des psychiatres psychanalystes mais par des psychiatres «biologisants», explique le psychiatre et psychanalyste Nicolas de Coulon. Sans nier les vives rivalités entre les tenants des diverses méthodes, il constate que «dès lors que l’on renonce à manier l’anathème, la collaboration devient possible». Christine Rappaz, psychiatre et psychothérapeute, ne nie pas les outrances et les insuffisances du Livre noir… qui n’apporte aucun éclairage nouveau et donne principalement la parole aux tenants des thérapies cognitives et comportementales. Mais elle estime que l’ouvrage vient à point. «Ce n’est pas la psychanalyse qui s’y trouve mise en cause mais ce qu’elle prétend être: une science médicale et la seule méthode qui soigne vraiment. Ce faisant, il interroge la place de la psychanalyse dans les institutions, place qui reste prépondérante.»

 

Les textes freudiens sont soumis à des relectures critiques permanentes et de toutes obédiences. Celle-ci illustre le regain marqué du scientisme au moment même où la psychanalyse se trouve sévèrement affaiblie. Elle qui avait bouleversé les pratiques médicales en ouvrant largement les portes de l’inconscient se tient désormais sur la défensive, assiégée par un pullulement de thérapies alternatives réputées plus rapides, contrainte de prendre en compte l’approche médicale génétique ainsi que l’extraordinaire bond en avant des neurosciences. Déconcertée par les nouvelles parentalités, la procréation in vitro, le phénomène du vieillissement, les populations extra-européennes immigrées, elle n’aura pas assez de toutes les humanités dont Freud, cet esprit largement transversal, s’était nourri, pour y faire face.

 

Titre: Le Livre noir de la psychanalyse
Auteur: Collectif (75 livres chroniqués)
Editeur: Ed. Les Arènes
Autres informations: Sous la direction de Catherine Meyer, 832 p.