Renaissance de l’ordre moral

Un phénomène préoccupant, apparu en France depuis quelques années, vient de connaître un nouveau développement avec la surprenante décision d’un administrateur de la Comédie Française concernant la programmation d’une mise en scène d’une pièce de Peter Handke, Voyage au pays sonore, ou l’art de la question.

Tout le monde connaît les positions de l’auteur allemand sur la guerre et les exterminations en ex-Yougoslavie et sa sympathie profonde pour le clan des nationalistes Serbes (n’oublions pas et n’insultons pas les autres Serbes qui se sont opposés à tout et qui continuent à le faire). Il s’en est exprimé depuis plus de quinze ans publiquement, il a écrit un livre à ce sujet. Qu’il se soit rendu récemment à l’enterrement de celui qui détient la plus grande part des responsabilités dans la tournure exterminatrice de ce conflit n’a donc rien d’étonnant. Sauf pour ceux qui ne lisent pas les journaux régulièrement et qui découvrent avec naïveté le fait à travers l’article plutôt  » people « , comme on dit aujourd’hui, d’un hebdomadaire. C’est ce qui est arrivé, semble-t-il, à l’actuel administrateur de la Comédie Française. Coup de sang, indignation : la pièce de l’auteur désormais pestiféré, prévue depuis l’année dernière, est tout à coup déprogrammée. On pourrait ne voir dans ce micro-événement que l’ignorance et la bêtise ordinaire conduisant comme d’habitude à l’arbitraire administratif. Mais le fait est un symptôme comme le montre un ensemble de réactions qui s’ensuivent, pour et contre. Texte vertueux d’Olivier Py et soutien d’Ariane Mnouchkine d’un côté, protestation d’Elfriede Jelinek, soutien d’Harold Pinter, lettre amusante d’Emir Kusturica et divers courriers de part et d’autre. Laissons cela. À nos yeux, il n’est pertinent ni de défendre Handke, ni de soutenir l’administration. Il s’agit de nous défendre nous-mêmes, nous, spectateurs, metteurs en scène, philosophes, psychanalystes, écrivains, de la tentation de la démission vertueuse et de la confusion intellectuelle. Il s’agit d’éviter d’entretenir l’un de ces  » faux débats qui font les charmes de la vie parisienne « , comme d’éviter de les dénoncer tout en les alimentant. Surtout, dans les textes qui circulent, des noms viennent aussitôt s’associer : Heidegger, Schmitt, Céline, Genet, Althusser…De nouveau il est question de savoir qui l’on a le droit de lire, éditer, enseigner, travailler, qui est réellement philosophe, écrivain, depuis quand et jusqu’où (comme le disait André Glucksman il y a quelques années, Heidegger n’est philosophe que jusqu’en 1933, donc Sein und Zeit (1927) est sauvé, mais après, il ne l’est plus. Cette périodisation peut varier…). Et, de fait, nous retrouvons tous les ingrédients de l’ordre moral inquiétant que certains tentent de mettre en place en France depuis plusieurs années en essayant de faire le ménage dans les bibliothèques, les librairies, les maisons d’édition, les programmes d’examens et de concours, les universités et maintenant les théâtres. Il s’agit de dresser des listes d’auteurs infréquentables et de lancer des campagnes d’interdictions. Contre cet appel à une censure policière qui ne dit pas son nom, nous pensons nécessaire de dénoncer quelques confusions. (on dira, à juste titre en effet, qu’il n’y a pas de censure réelle : mais il convient ici de distinguer, comme on le fait par exemple en psychanalyse entre l’inceste et l’incestuel, la censure effective et  » l’esprit de censure  » qui se développe d’autant plus sournoisement qu’il s’abstient de passer à l’acte et de prêter le flanc à la critique. Il y a des interdits négatifs mais aussi des interdits positifs : être amené à lire, à jouer plutôt ceci que cela). Nous ? tous ceux qui estiment que la pensée, littéraire ou philosophique, n’est pas une affaire de morale, mais d’appréciation théorique et de politique. Autrement dit que l’ennemi1 n’est pas un monstre à ostraciser, ou un accident de la nature (ce serait trop facile), mais un adversaire à combattre, que sa pensée est une pensée (que cela nous plaise ou non — et nous ne disons pas ‘une pensée comme une autre’ pour éviter tout malentendu) et qu’elle doit être examinée soigneusement et combattue en tant que telle, sur son propre terrain. Le présupposé frauduleux, bien propre à l’esprit du temps, qui se cache derrière ces attitudes de dénonciation et d’appel à l’indignation et au boycott veut que  » la Pensée  » soit toujours bonne (et l’  » Art  » toujours noble), qu’elle protège des mauvaises intentions et qu’une  » pensée  » détestable n’en soit pas une, au prix de quelques libertés avec la langue elle-même. Pourtant ni la philosophie, ni la littérature, et parmi les meilleures, n’ont jamais protégé certains de leurs auteurs, et parmi les plus grands, de se trouver du côté des exploiteurs, des oppresseurs et des répressifs, des racistes, des antisémites et des exterminationnistes. Il n’y a pas seulement une pensée de l’ennemi, mais aussi une pensée ennemie : c’est ainsi, et s’il y a un travail de la pensée, la nôtre, il consiste précisément à débusquer ces conflits et à les livrer à l’examen et à la critique. Kant, à sa manière, l’a dit le premier : l’espace de la pensée est un Kampfplatz, un champ de bataille. Mais il le concevait au passé et prétendait y mettre fin du haut d’un  » tribunal  » (de la raison). Il faut sans doute aujourd’hui réouvrir cette question : on sait bien qu’elle concerne le présent et l’avenir. Notre espace  » démocratique  » peine à reconnaître l’espace agonistique de la pensée, qui n’est pas le débat ou la discussion aseptisée. C’est le sens même de ce qu’il faut entendre par démocratie qui est en question : lieu de repérage et d’exhibition des conflits, ou tentative de les éradiquer ou de les épuiser, disons même de les faire taire ? Plus profondément encore c’est le statut de l’interdit qui est profondément troublé et déplacé dans ces conflits spécifiques (qui portent non sur des actes mais sur des représentations, des énoncés, des paroles : la lecture publique d’un texte, sa mise en scène, n’est pas la même chose que l’attaque d’un lieu de culte, d’une personne, d’un magasin). Interdire ou ne pas interdire ? La question est mal posée car elle fait bon marché des sens possibles du mot. Reculer devant l’interdit, c’est reculer devant ce qu’il signifie : qu’il y a un horizon incontournable et inépuisable du conflit. Placer l’interdit au bon endroit, c’est jour après jour l’énoncer, l’affirmer, le fonder par et dans un travail, et non le proclamer une fois pour toutes de manière étatique ou juridique. L’imposer formellement ou se refuser à le produire revient au même (en général l’ État fait les deux à la fois) : la même horreur revient sous une forme ou une autre. Travaux pratiques ? Prenons l’actualité, au hasard : le pourrissement du conflit à propos du génocide arménien.

En tout cas, la  » pensée « , par elle-même, ne protège de rien. La lutte contre le crime, crime privé et crime d’État, n’est pas l’apanage des humains authentiques qui lutteraient contre l’inhumanité ou la barbarie, elle se déroule, c’est ainsi, entre les êtres humains : elle ne peut pas compter sur son bon droit inscrit dans le ciel des idées morales, elle se doit tout simplement de l’emporter, dans un rapport de force sans garantie extérieure. Et donc de se donner les moyens d’y parvenir. La jouissance de l’indignation remplace trop souvent la lutte quotidienne, plus obscure, moins gratifiante narcissiquement, moins médiatique, mais plus effective.

Pour lutter contre la couardise intellectuelle des gribouilles et des censeurs, lisons, publions, mettons en scène. Nous ne sommes pas d’accord avec Peter Handke ? Raison de plus pour le mettre en scène, exhiber le conflit, le traiter par tous les moyens, intellectuels et artistiques, et non administratifs et policiers : incitons à lire les auteurs que nous considérons comme des ennemis, travaillons les, enseignons les, faisons partager nos raisons d’être en désaccord. Montrons qu’il y va de la force de supporter les conflits sans appeler aussitôt la gendarmerie.

Le  » débat  » actuel en dit peut-être long, notamment, sur la situation du théâtre en France aujourd’hui. Si l’on ne doit pas monter des pièces de Peter Handke, alors que monte-t-on, qu’est-ce que le  » montable  » aujourd’hui ? Le théâtre qui en principe et depuis son origine a été le lieu du conflit et du politique deviendra-t-il celui de la fadeur démagogique, moralisante, consensuelle et subventionnée ? Nous en sommes encore loin, heureusement. Mais si l’administrateur de la Comédie Française a bien le droit de faire ce qu’il veut et de gérer sa maison comme il l’entend, on a aussi le droit de considérer sa démarche comme un signe de faiblesse. Dans un texte de soutien, un metteur en scène écrit, lapsus révélateur, qu’il ne pourrait serrer la main de Peter Handke après l’épisode de l’enterrement. Nous non plus, d’ailleurs, et même depuis bien plus longtemps. Mais quel rapport ? Et depuis quand doit-on pouvoir  » serrer la main  » des auteurs dont on monte les pièces ? Cette mentalité de cocktail ne peut concerner les metteurs en scène, philosophes, écrivains et autres travailleurs de la page et du plateau, qui s’affrontent à des idées, des écritures, des problèmes, des situations, qui serrent dans leur main leur crayon et qui ont autre chose à faire que de serrer des mains.

Bertrand Ogilvie est psychanalyste et professeur de philosophie à l’Université de Paris X-Nanterre.

Ce texte est parue de manière réduite dans l’Humanité le 10 juin 2006.