Voici le bébé délinquant par Gérard Wajcman

(paru dans  Le Monde le 03 mars 2006)

 

J’ai lu le rapport "Troubles des conduites chez l’enfant et l’adolescent", "expertise collective" réalisée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Il se donne pour objet, sous le nom médical de "troubles des conduites", de repérer les signes annonciateurs de la délinquance, afin de la prévenir, chez les enfants de moins de 36 mois.

S’il s’agit de répondre à cette entreprise délétère conduite au nom de la santé mentale, le plus fertile à mes yeux est de lui donner la plus grande publicité possible, c’est-à-dire de la rendre au public, à la "population" qui en est l’objet, en toute ignorance de cause. On y trouve ceci, entre autres : "L’agressivité, l’indocilité et le faible contrôle émotionnel pendant l’enfance ont été décrits comme prédictifs d’un trouble des conduites à l’adolescence." Si ce portrait est susceptible d’inquiéter instantanément nombre de parents, il est toutefois précisé que ces conduites doivent être différenciées de ce qu’on nomme les "conduites normales". Il est en effet entendu que les manifestations telles que les agressions physiques, les mensonges ou les vols d’objets sont relativement fréquentes chez le petit enfant. Elles ne deviennent "anormales" que si elles perdurent au-delà d’un certain âge, que le groupe d’experts a convenu de situer à 4 ans.

Sous le petit enfant dit difficile, voici surgir la figure du bébé délinquant. En conséquence de quoi, les experts préconisent de procéder à un dépistage médical systématique de chaque enfant dès 36 mois. De là, la recommandation que tous les professionnels de santé prennent connaissance des critères définissant le trouble de conduite, ce qui concerne les services médicaux de l’enfance et l’école, dès la maternelle, voire la crèche. Se dessine ainsi une entreprise de médicalisation de l’enfance supposant que chaque enfant sera désormais accompagné au long de sa vie et de son parcours scolaire d’un dossier médical contenant des informations sur ses "conduites" et ses "comportements".

 

Bien qu’il soit accessible en ligne (où j’invite à le lire : www.inserm.fr), en vérité ce rapport ne suppose pas en lui-même être connu par ceux qu’il vise. Il est supposé même qu’il ne le sera pas, qu’il ne peut pas l’être. La relation de savoir implique les sujets, qui pensent, et donc qui sont, et non "la population", qui est un pur objet statistique, sans yeux, sans oreilles et sans bouche. En vérité, les experts parlent aux experts. Ils ne parlent qu’à eux. On mesure bien que les rédacteurs du rapport de l’Inserm ne supposent pas un instant qu’il soit lu par la "population". A tout autre qu’aux professionnels de la profession, pour parler comme Godard, ce rapport paraîtra simplement effrayant. Même des personnes obnubilées par le discours sécuritaire ne pourront pas le lire sans frémir, car il les met elles-mêmes et leurs enfants sous surveillance, dans une suspicion généralisée qui réunit futures victimes et futurs criminels dans le même ensemble de la "population". Le rapport de l’Inserm raisonne très démocratiquement en supposant que tout le monde peut être coupable. La "population" comme telle est à risque, elle est une classe dangereuse potentielle. Et c’est pourquoi elle doit être mise sous surveillance médicale, dans son ensemble et au plus tôt ; et aussi éduquée au plus tôt, afin de permettre à tout parent de reconnaître dans son petit enfant désobéissant et agressif de moins de 3 ans le petit casseur qui sommeille ou qui s’éveille. Mais il faut encore comprendre que les parents appelés à surveiller leurs enfants seront eux-mêmes mis sous surveillance par les médecins, ceux-ci étant seuls habilités à repérer l’enfant dit difficile.

 

Avec la médicalisation généralisée, le rapport de l’Inserm instille une criminalisation généralisée de la société. Tous coupables – futurs, potentiels ou qui s’ignorent : il importe donc que ce savoir expert ne soit pas su d’eux, c’est-à-dire de nous tous. Alors qu’il concerne et vise le public, dans sa conception même, ce rapport est secret. Dire qu’il est secret pour la "population", c’est dire qu’il n’a qu’une seule adresse : le pouvoir et ses divers agents. Si chaque innocent est un coupable potentiel, chaque professionnel de la santé et de l’éducation devient un agent potentiel du pouvoir, mobilisé à ce titre, hors de tout consentement, au nom simplement de la science – qui ne peut vouloir que notre bien.

 

Cela impose deux choses. D’une part, si tout professionnel de santé est tenu pour un agent de surveillance, il importe hautement qu’il ait une connaissance du rapport et de sa portée. Au moins aura-t-il ainsi la liberté de se déterminer. C’est ce qui se passe : qu’on aille voir l’appel de professionnels éclairés (www.pasde0deconduite.ras.eu.org ).

 

L’autre conséquence, c’est donc qu’il importe hautement de dévoiler à la "population" non professionnelle ce secret qu’elle est sous le regard des experts médicaux, psychiatres et psychologues, mise sous contrôle, évaluée. "Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé", écrivait Montesquieu dans le prologue de L’Esprit des lois. Pas la population, mais le peuple, chacun de nous en personne, des sujets qui parlent, qui pensent et donc qui sont. S’adresser au peuple, c’est s’adresser à notre liberté. C’est là une façon de restaurer les sujets abolis.

 

Ce qui était jadis un attribut divin, l’omnivoyance, le pouvoir de tout voir sans être vu, est aujourd’hui un attribut du pouvoir séculier, via la science et la technique. Nous sommes entrés dans un temps d’illimitation du regard du maître. C’est le temps de l’instauration d’un homme sans ombre, d’un sujet transparent corps et âme, dès sa naissance, voire avant si possible. L’intime, qui se définissait comme un territoire secret, clos aux regards, est aujourd’hui fouillé, sondé, expertisé sous toutes ses coutures. Le rapport de l’Inserm entre entièrement dans ce grand dispositif intrusif de mise sous contrôle de l’intime. C’est pourquoi je tiens qu’il importe de le faire voir, d’exposer ce regard aux regards.

 

De là, enfin, on comprend pourquoi ce rapport de l’Inserm sur les "troubles" des enfants est une entreprise d’effacement de la psychanalyse. Il ne saurait en être autrement. Transformer tout symptôme en trouble de conduite, c’est élever la souffrance en menace et la surdité en moyen d’action ; c’est en cela évacuer le sujet. La psychanalyse est le discours des sujets, à l’écoute des sujets, qui pensent et donc qui sont, qui souffrent, qui parlent ou qui n’arrivent pas à parler. Effacer l’un, c’est effacer l’autre.

 

Là encore, il importe de montrer cet effacement, afin que chacun puisse mesurer les enjeux véritables de ce qui se dit ici et là aujourd’hui sur la psychanalyse. La psychanalyse n’est pas la cause des psychanalystes, elle est la cause des sujets. A chacun de voir.

 

Gérard Wajcman est écrivain, psychanalyste et historien d’art.